Si ton frère a péché contre toi!
Bien aimé dans le Christ, la Parole de Dieu nous introduit ce matin dans un thème très difficile de notre vie familiale, sociale et relationnelle. J’ai connu ces derniers temps des frères qui se sont promis non seulement le silence, mais la haine, pour une affaire de succession, d’héritage, de préséance familiale (qui doit parler avant qui ? qui doit être écouté en dernier ressort, celui qui s’occupe des enfants de tel autre et souhaite qu’on lui soit infiniment reconnaissant, qu’on lui fasse une statue …). C’est au cœur de nos relation que le pardon interroge notre adhésion à Jésus.
Blessé, copieusement fouetté par une foule qu’il a instruit, a qui il a offert du vin pendant les noces, partagé les pains, aux funérailles, … il est même déshabillé avant d’être crucifié et mis atrocement à mort. En regardant le marteau qui lui enfonce douloureusement le dernier clou dans les mains, au lieu de dire comme quelqu’un le ferait « bandes d’idiots et d’ingrats ! », il dit … « Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Le plus souvent, nos conversations se terminent par cette accusation : « comme le monde est ingrat ! » Il y a même un musicien qui a chanté (et nous avons dansé), « l’homme est mauvais ! ».
Nous pouvons allonger la liste de notre tribunal interne, ce tribunal dans lequel nous condamnons sans appels frères, sœurs, oncles, cousins, voisins, collègues de travail, amis, et même personnes que nous estimons avoir aidé et qui devraient nous être éternellement reconnaissants, au point surement de devenir nos esclaves ! Le pardon est au cœur de notre relation avec Dieu ! Jésus mesure le pardon que nous recevrons du Père au pardon que nous donnerons à un frère.
De nos comportements, ce que nous vivons le plus en sourdine, au fond de notre cœur, caché par un sourire malin, est le plus souvent la rancune, la rancœur, le désir voilé de vengeance. Lorsque nous sommes blessés (et même gravement blessé), que nous sommes dans notre droit de personnes offensées, nous faisons parfois plus mal que celui qui nous a blessé. Nous le racontons au monde entier afin que non seulement on voit la croix que nous portons, mais aussi combien l’autre est méchant (et donc pas digne de confiance). Jésus dit dans l’évangile de la liturgie d’aujourd’hui « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. »
Jésus ne dit pas, si ton frère a un défaut, alarme tout le quartier ! mets en garde tout le monde. Fais connaitre la vérité ! Frères et sœurs, il n’y a pas de vérité sans amour, et pas d’amour sans vérité. Relisons avec intérêt l’encyclique de Benoit XVI, Caritas in veritate. Si déjà colporter est très grave, se mettre à raconter ce que le frère nous a fait, et même du mal que nous avons injustement supporté, est une vengeance que nous prenons socialement sur l’autre, montrant comment nous sommes bons, et comment contre notre bonté, nous n’avons reçu que la méchanceté, comment l’autre est si mauvais qu’il ne sait même pas comment être reconnaissant de tout le bien que nous avons fait.
Le Pardon ! Difficile à le vivre, pourtant beau. Le plus souvent, nous proclamons à haute voix, j’ai pardonné, mais lui il a continué. Dans Matthieu 5, 20 ss, Jésus dit : Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens ! vous n’entrerez pas dans le royaume. Si vous ne pardonnez qu’à ceux qui vous pardonnent … qu’avez-vous fait d’extraordinaire. Même les païens en font autant. En d’autres termes, la vie chrétienne commence lorsque nous sommes invités à aller plus loin, à avancer dans le large.
Le pardon, c'est la paix du coeur
La paix du coeur apparaît toujours comme un bien qu'il faut recevoir en cadeau et qui est d'un prix inestimable. Son opposé est tout simplement " l'enfer ".
Le pardon, c'est d'abord le regard que nous portons sur l'autre. Il suffit du regard d'un homme pour briser la solitude. De même que l'individu se construit, de même sa perception de la réalité change au gré de la main offerte. Que dire du changement possible quand cette main est celle de Dieu ? Ce qui est à l'œuvre au-delà du pardon c'est une paix, la paix entre l'offenseur et l'offensé. C'est pour cela qu'il y a geste symbolique, un rituel : on accomplit quelque chose qui nous dépasse.
Le pardon se demande, se donne et se reçoit
Le pardon s'inscrit dans une histoire de relations personnelles. C'est pour cela qu'il prend du temps, mais c'est aussi pourquoi il ne peut être exigé comme un dû : il est toujours dans la logique du don, et même de l'au-delà du don : du par-don. Le refus du pardon, c'est une humiliation, sans pardon tu es mort. Le pardon, on l'appelle avant de vouloir et de pouvoir le recevoir et le donner, on ne le demande peut-être pas, mais on l'attend. Personne ne peut y prétendre. On ne sait pas pardonner : il faut l'apprendre. Nous espérons tous le pardon des victimes ;sans cet espoir je ne serais plus vivant. Voir les personnes qui ont souffert de nos actes comme des victimes, non des accusateurs : la reconnaissance de mes fautes m'aide à ne pas porter de jugement sur les autres. Mais comment une personne peut regretter, si elle n'est pas pardonnée avant ? Nous avons aussi à pardonner, car quelque part nous sommes aussi victimes. A nous de faire le premier pas. Soyons honnêtes : tu en connais beaucoup, toi, de gens qui vont demander pardon pour des fautes qui ne sont pas connues ?
Ce qui est en train de se vivre avec le pardon, c'est dans le temps qui est le nôtre, la nouveauté de l'amour éternel qui " supporte tout, croit tout, espère tout, excuse tout ". Dans les combats de la nuit déjà le pardon annonce la lumière de l'aube. " Le pardon ne peut pas se conditionner, dès qu'il y a des conditions, nous ne sommes plus dans le champ du pardon. Le pardon n'est pas là pour effacer, faire comme si rien ne s'était passé. Le pardon n'est pas la négation du mal, c'est l'affirmation de l'amour. S'en remettre à Dieu c'est le pardon. Le pardon sous le regard de Dieu, c'est être quelqu'un. La Vérité que tu veux entendre, celle qui te libérera, celle qui est au fond de toi comme une question : quel homme suis-je vraiment ? Dieu seul peut te le murmurer. Le pardon donné par une victime c'est une nouvelle vie offerte : Jésus n'est-il pas la Victime ? Si Dieu doit nous pardonner comme nous pardonnons, alors, j'ai bien peur qu'il ait bien peu de travail, le Vieux !
Dieu dans l’expérience du pardon
Le pardon est assez difficile. Lorsque le cœur est habité par le malin, par le démon, on semble être soulagé après chaque vengeance, mais aussitôt, l’envie de se venger revient. On en parle, on se venge et puis on en souffre, et c’est comme si c’est l’autre qui nous faisait souffrir ainsi. On le livre à tout le monde en racontant le mal qu’il nous a fait et plus on raconte, plus on en souffre. Les gens nous donnent raison et cela nous fait du bien et on se sent dans le droit de recommencer à en parler, et donc d’en souffrir. Et pourtant, si dans le silence on avait éteint ce malin, en écoutant la voix de Dieu : « si quelqu’un te frappe la joue… tend l’autre et reste tranquille ». Naturellement les gens seraient étonnés, et même celui qui t’a frappé la joue. Mais le mal en pleurerait plus, car il ne se verrait pas multiplié par notre désir d’une justice humaine.
Pour finir, je voudrais partager l’expérience merveilleuse d’un couple que nous avons eu l’occasion de connaitre et surement ils risquent se retrouver dans cette histoire. Qu’ils nous en pardonne et permettent que cette histoire aident beaucoup de personnes qui vivraient la même situation. Merci pour leur amitié. Il s’agit d’une famille où il fait bon vivre actuellement, où le mari et sa femme vivent le bonheur familial avec tant de sérénité que nul ne peut imaginer. Et pourtant …
Pourtant il y a de cela trois ans environ, ce couple encore jeune était au bord de l’enfer de la séparation. D’ailleurs beaucoup de personnes avaient suggéré le divorce comme l’issue la moins douloureuse. L’un des membres du couple se sentait trahi par l’autre, à l’un de ces points que chaque personne n’aimerait pas être touché. La juste douleur l’avait touché, et celle-ci (personne) en avait tant pleuré que l’autre en était aussi tant blessé. Les amis, de telle réunion, les ressortissants du village de celui-ci et de celui-là, de celle-ci et de celle-là, y avaient mis de l’orgueil familial. Tu n’es pas n’importe qui ! nous ne t’abandonnerons jamais ! Reviens et ils verront que tu n’es pas un orphelin / une orpheline !
Des conseils courageux en sommes. Et des longues soirées à consoler l’homme autour d’une bière et il rentrait tout saoul, et la femme de la même manière et tous les dimanches, elle rentrait des réunions en morceaux mouillées d’alcool. Et les enfants commençaient à devenir des enfants-fantômes, sans beauté, sans santé. Jusqu’au jour où un ami, arrivé en famille par hasard demande à voir les photos du mariage. Et voilà l’ami (prêtre par coïncidence aussi) de remarquer qu’il commentait seul les belles photos de ce jour ! et de poser la question. Ils croyaient que tout le monde connaissait déjà leur histoire (ils se sentaient tous nus : Genèse). L’expérience du pardon a duré moins d’une heure d’horloge, et ils ont partagé une bière ensemble, puis sont partis ensemble avec ce prêtre dans un coin de la place qui rappelait certains moments. Après une bière encore avec les enfants, la paix revenue, par la grâce de Dieu, devint la paix à conquérir. Et chacun d’eux aujourd’hui dit : j’ai l’impression qu’après ce péché, je l’aime plus qu’avant, c’est l’effet de la jalousie peut-être ! Et moi de rectifier en disant : Il est évident qu’après le pardon, l’amour est plus fort. C’est l’effet certain du pardon qui apporte la paix.
La conclusion du pardon, c'est l'ouverture
D'une certaine façon, le pardon est perçu d'abord comme mémoire d'avenir. Cf Paul VI : " Il nous faut habiter le présent comme des êtres venus de l'avenir ". Le pardon n'est ni un rêve ni une utopie, il est une énergie divine qui se déploie dans notre faiblesse, pourvu que nous y consentions. " Quand je pense au pardon, la seule image qui me vienne à l'esprit c'est le printemps. Tout renaît, tout redevient possible ".
Abbé André Marie Kengne
amkengne@yahoo.fr