« Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive. »
Si, lors de cette conversation entre Jésus et ses disciples, Jésus avait posé la question autrement, c’est-à-dire : “Qui veut me suivre”, Il aurait obtenu une adhésion immédiate, non seulement de ses disciples et du peuple qui le suivait, mais également de nous tous… Mais, suivre Jésus, cela implique des “contraintes” qui sont, pour certains insurmontables.
En effet, la première est “qu’il renonce à lui-même”. Qui veut renoncer à lui-même en faveur de quelqu’un d’autre ? Qui veut s’effacer pour qu’un autre reçoive ― quand il y a quelque chose à recevoir! ― à notre place ? Rares seraient ceux qui, dans le monde égoïste où nous vivons seraient capables de cet effacement volontaire. Mais l’exigence va atteindre son paroxysme quand Jésus ajoute : “Qu’il prenne sa croix”.
La Croix est surtout le symbole de souffrance, surtout après que le Christ lui-même en ai été la victime volontaire. Alors, demander à quelqu’un de “prendre sa croix” est quelque chose qui refroidi l’enthousiasme du plus grand nombre. “Je ne suis pas masochiste, je ne veux pas souffrir”, disent-ils et, ils ont raison. Seulement, ceux qui pensent de la sorte oublient une chose essentielle : l’amour.
Si l’on suit le Christ, on le suit par amour, parce que l’on a adhéré à sa doctrine qui est toute faite d’amour et de miséricorde. Or, la compagne inséparable de l’amour est la souffrance ; non pas la souffrance “masochiste” comme on pourrait le croire, mais l’acceptation de celle-ci par amour de Celui qui est “source de vie”. Sachant que Dieu est amour et que la récompense qu’Il nous promets est la vie éternelle auprès de Lui, acceptons nos petits “bobos” quotidiens et offrons-les Lui, pour le salut de nos âmes et de celles de nos frères, souvent plus malheureux que nous. Cela s’appelle la communion des saints et c’est la manière la plus sûre de le “suivre”, en portant notre croix.
« Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». Peut-être que l'on n'insiste pas assez sur le mot disciple et trop sur le mot croix.
Quand j’écris cette phrase, je ne peux m’empêcher de penser à ce que Jésus dit au paralytique : « prends ton grabat et rentre chez toi ». D’une certaine manière on peut dire que pour celui qui ne peut se mouvoir seul, le lit est bien le signe de sa dépendance, sa croix au jour le jour. Le plus souvent on a identifié la croix exclusivement à la souffrance. Porter sa croix c’était s’imposer des actes qui pouvaient faire un peu mal, procurer une certaine souffrance, par exemple : se priver de quelque chose, pour avoir mal comme Jésus a eu mal. Mais cette manière de faire, me semble un peu perverse!
Quand j’étais étudiant, j’avais décidé durant le temps du carême de me nourrir de bâtons de manioc au lieu des repas normal. Au bout d’une semaine je me suis rendue compte que j’étais devenue très irritable et que cette privation avait en fait un effet nocif. Alors j’ai choisi autre chose, ne plus me priver de mon ticket de restau, mais étudier avec quelqu’un. Cela m’obligeait parfois à réviser intensément, mais aussi à partager ce que je savais. Je dois dire que cet exercice a été infiniment plus profitable qu’une privation d’aliments.
Curieusement Jésus compte tenu de son état physique n’a pas porté sa croix : il a été aidé par Simon de Cyrène. De ce fait je ne suis pas certaine que « prendre notre croix » soit si facile. Nous avons souvent besoin d’aide, et c’est important de le reconnaître. Pourtant que ce soit le paralytique de Luc ou celui de Jean, l’un et l’autre portent à pleines mains, à plein bras, ce qui fut le signe de leur souffrance, de leur croix. Pour eux, c’est derrière. La souffrance n’existe plus, ils sont guéris.
Hier il m’est venu une idée. Prendre sa croix, c’est reconnaître « tout ce dont on a peur ». Ce n’est pas se créer de la souffrance, c’est accepter les peurs qui sont en nous, les nommer (peur de la maladie, peur de la mort, peur de l’abandon, peur de la ruine, peur de la solitude) ne pas les fuir, accepter de reconnaître qu’elles sont en nous et pas à l’extérieur. Jésus au jardin des Oliviers montre à quel point la peur de ce qu’il va devoir vivre lui fait peur. Que Lui, ait pu avoir peur est quand même très rassurant pour nous. Comme Lui, nous pouvons avoir peur de la souffrance, de l’abandon, de la mort. C'est humain (Vrai homme, vrai Dieu). Que ta volonté soit faite, et non la mienne : voilà prendre la croix de sa peur.
Ces peurs elles sont un peu notre face d’ombre: ce sont des facettes de nous mêmes dont nous ne voulons pas, parce qu’elles altèrent notre image. Les reconnaître c’est reconnaître notre faiblesse, notre incapacité à y faire face. Nos peurs ce sont nos croix. Si nous suivons Jésus, nous ne sommes plus seuls avec nos peurs. L’un des maîtres mots de l’Evangile n’est-il pas : « N’ayez pas peur » ?
Suivre Jésus, c’est se reconnaître tel que l’on est avec son fardeau de peurs. C’est être certain que celui qui a dit « Venez à moi vous qui ployez sous le fardeau » est capable d’être avec nous. Porter sa croix, c’est reconnaître ces choses qui nous font peur, sans les dénier, sans les fuir. C’est reconnaître nos faiblesses, nos finitudes. C’est reconnaître que nous ne sommes pas des bien portants et que c’est bien pour nous que Jésus est venu et a fini sa vie terrestre sur une croix devenue pour nous signe de Vie.
Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. Mat 16,24. Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et vous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. Jn 14, 23